| |
Le pouvoir du miroir
Chapitre I : changer le monde (extrait)
Le texte ci-dessous est un extrait du livre " Le pouvoir du miroir
" par Daniel Cordonier, paru aux Editions Georg (2ème édition
1999). Ce texte est soumis à la législation internationale
sur le copyright. Il est destiné à une utilisation personnelle
et ne peut être distribué, traduit ou diffusé sans
l'autorisation de l'éditeur. En consultant ce fichier, vous acceptez
de respecter ces limitations d'utilisation.
Dans les villages de nos campagnes et dans certains quartiers de
nos villes, les gens prennent encore le temps de papoter. Papoter. Un
bien joli mot qui évoque les quelques instants pris sur le pas
d'une porte ou à la table d'un café pour bavarder, parler
de tout et de rien, du temps qu'il fait ou des dernières nouvelles
du voisinage. C'est en papotant que l'on apprend la promotion de Monsieur
Dubois ou la maladie de Madame Dupont. Les nouvelles vont vite quand on
papote, tout finit par se savoir. Certains utilisent le papotage pour
propager des ragots ou même des médisances, mais il comporte
aussi un côté positif et chaleureux. Les gens se parlent,
s'intéressent à la vie des autres, ils peuvent donc s'entraider.
Madame Dupont est malade, elle est seule, elle ne peut plus faire son
ménage, il faut lui donner un coup de main, allons-y à tour
de rôle jusqu'à ce qu'elle soit rétablie.
Depuis quelques dizaines d'années, le monde entier est devenu notre
village. Grâce aux progrès de la technologie, la télévision,
la radio ou les journaux nous informent de ce qui se passe à des
milliers de kilomètres de chez nous comme si l'événement
s'était déroulé devant notre porte. Nous assistons
en direct à une guerre qui se déroule sur un autre continent
et les enfants qui meurent de faim en Afrique sont sur nos écrans
de TV à l'heure du déjeuner. Et que nous disent ces papotages
électroniques, quelles sont les nouvelles du monde ? Elles ne sont
pas bonnes. Pas bonnes du tout. Le monde va mal, des centaines de milliers
d'hommes s'entre-tuent, d'autres meurent de faim, la planète s'asphyxie
et il y a suffisamment de bombes atomiques pour la détruire complètement,
plusieurs fois si nécessaire...
Tout cela, nous le savons très bien, mais nous avons l'impression
de ne rien pouvoir y faire. Si Madame Dupont va mal et qu'elle habite
près de chez moi, je peux faire quelque chose pour l'aider. Mais
j'ai beau savoir que le monde va mal, qui suis-je pour y changer quelque
chose ? J'étudie ou j'ai un travail, j'aime quelqu'un ou j'ai des
enfants, je ne peux pas tout quitter pour aller nourrir les affamés
d'Afrique ou arrêter une guerre à l'autre bout du monde.
D'ailleurs que pourrais-je faire, qui m'écouterait ? Nous sommes
saturés par les images sans cesse répétées
de la pauvreté, des massacres, des guerres et des famines. Ce n'est
pas que nous soyons insensibles, mais devant la répétition
des mêmes événements, l'indifférence nous gagne.
Tout cela est bien triste, mais c'est dans l'ordre des choses, ça
a toujours existé. Et puis, ça ne dépend pas de nous,
nous ne sommes pas des hommes d'Etat ni des décideurs, nous n'avons
aucun pouvoir sur la marche du monde.
Aucun pouvoir ? Cela n'est pas si sûr ! L'objectif de ce livre est
justement de montrer que chacun d'entre nous a les moyens de changer le
monde et que ces moyens sont à portée de notre main, dissimulés
dans la banalité de notre vie quotidienne. Nous écoutons
chaque jour les nouvelles de la planète en restant persuadés
que les événements ne dépendent pas de nous, mais
des dirigeants, des chefs de gouvernement ou des personnages bien placés
qui naviguent dans les hautes sphères auxquelles nous n'avons pas
accès. Nous ne voyons pas que le pouvoir est en réalité
beaucoup plus proche que nous ne l'imaginons, et que si nous savons chercher
au bon endroit, nous pouvons nous en emparer et l'utiliser avec des effets
impressionnants. Pour nous mettre sur la piste de ce fabuleux trésor,
il nous faut tout d'abord découvrir quelles sont les principales
sources du pouvoir. Elles vont nous apparaître à travers
une légende japonaise.
LES SOURCES DU POUVOIR
Le Kojiki est un recueil de chroniques qui évoquent les temps
immémoriaux du Japon, depuis la création du monde par les
dieux jusqu'aux luttes des premiers empereurs qui ont régné
sur le pays. L'une de ces légendes a pour personnage central la
déesse du soleil Amaterasu. Elle était évidemment
dotée d'un immense pouvoir, puisque toute vie sur terre dépendait
de son bon vouloir. Amaterasu était bonne, généreuse
et fidèle. Chaque jour elle revenait éclairer le monde et
réchauffait les hommes de ses rayons bienfaisants qui faisaient
croître les plantes jusqu'au temps béni des moissons. Mais
la déesse du soleil avait un frère nommé Susanoo
qui possédait un caractère diamétralement opposé
à celui de sa soeur. Il était irascible, imprévisible
et souvent brutal, on ne comptait plus les innombrables disputes qui l'opposaient
à Amaterasu. Un jour, lors d'une querelle particulièrement
violente, Susanoo entra dans une fureur terrible. Il partit brusquement
et se précipita vers les rizières qui bordaient le palais.
Saisi d'une rage folle, il détruisit les digues qui protégeaient
les cultures et boucha les écoulements des canaux d'irrigation.
Toutes les pousses de riz que la déesse du soleil cultivait avec
amour furent détruites par l'inondation, mais cela ne suffit pas
à calmer la furie de Susanoo. Il s'introduisit dans la demeure
de sa soeur et se mit à vomir dans toutes les pièces et
à barbouiller les murs avec ses propres excréments. Pour
finir, il jeta à travers le toit du palais un cheval écorché
dont le cadavre s'abattit sur l'une des servantes de la déesse,
provoquant la mort de la malheureuse. C'en était trop pour Amaterasu.
Excédée par l'ignoble comportement de son frère,
elle décida de le punir de la manière la plus terrible.
Elle se retira au fond d'une immense caverne et jura de ne plus jamais
en sortir. Le soleil ne brilla plus dans le ciel et le monde fut plongé
dans la nuit, ce qui condamnait Susanoo à mourir de froid dans
les ténèbres.
Malheureusement, la décision d'Amaterasu ne frappait pas seulement
son terrible frère, elle mettait en danger la vie de tous les habitants
du monde. Victimes d'un conflit qui ne les concernait pas, ils levaient
des yeux effrayés vers le ciel noir et vide. Ils étaient
persuadés que leur dernière heure allait bientôt sonner,
et ils gémissaient en tremblant de peur, maudissant le mauvais
sort qui les accablait si cruellement. Mais certains d'entre eux comprirent
que les lamentations ne serviraient à rien. S'ils voulaient avoir
une chance de survivre, ils devaient agir, et vite ! Comment faire pour
amener la déesse du soleil à sortir de sa caverne ? Pour
répondre à cette angoissante question, on fit appel aux
plus sages et aux plus expérimentés des habitants du monde.
Après s'être réunis, ils conseillèrent de fabriquer
trois objets qui auraient peut-être le pouvoir d'influencer la déesse
: une épée, des bijoux et un miroir. La légende ne
parle que très brièvement de l'épée, il semble
que les habitants aient vite compris qu'elle ne leur serait pas d'une
grande utilité. Ils décidèrent plutôt d'utiliser
les bijoux, des bijoux merveilleusement beaux et extrêmement précieux
qui avaient été ciselés par les meilleurs artisans.
Ils les attachèrent à un arbuste sacré pour en faire
offrande à Amaterasu. L'arbre fut placé devant la caverne
et les habitants se réunirent en espérant que la déesse
serait touchée par leur cadeau et accepterait de quitter son refuge.
Mais rien ne se passa et ils attendirent en vain, grelottant de froid
dans la nuit et perdant peu à peu espoir devant l'obstination de
la déesse. Finalement, ils résolurent d'utiliser leur dernier
atout : le miroir. Les sages leur avaient indiqué comment procéder.
Une danseuse exécuta devant eux une chorégraphie d'une grande
beauté et tous se mirent à crier de joie et à applaudir.
Intriguée par ces sons joyeux, Amaterasu demanda : " Pourquoi
vous réjouissez-vous alors que le monde est plongé dans
la nuit ?". La danseuse lui répondit : " C'est parce
que nous avons trouvé un dieu encore plus noble que vous, Majesté
". Piquée par la curiosité, la déesse du soleil
mit la tête hors de la caverne pour voir ce nouveau dieu. Alors
les habitants placèrent le miroir devant son visage et, attirée
par sa propre image, Amaterasu quitta enfin son refuge et brilla à
nouveau sur l'univers.
Quel est le message caché dans cette légende ? On y parle
évidemment du pouvoir. Les habitants du monde sont confrontés
à un problème qui s'est répété tout
au long de l'histoire humaine et qui existe encore de nos jours. Une querelle
a éclaté dans le cercle des puissants, et les conséquences
de ce conflit mettent en danger la vie du commun des mortels. Cette situation
correspond à celle de l'ouvrier menacé de licenciement à
cause des luttes impitoyables qui se jouent bien au-dessus de lui entre
des hommes d'affaires avides de conquérir des marchés, ou
au vécu du soldat qui doit risquer sa vie pour la gloire d'un dictateur
ambitieux. Dans ce type de situation, l'homme ordinaire se montre généralement
plutôt fataliste, persuadé qu'il est de ne posséder
aucun pouvoir sur les décisions des puissants. Mais dans la légende,
certains habitants réagissent différemment. Bien qu'ils
ne soient que des vermisseaux face à l'incroyable puissance de
la déesse du soleil, ils décident de tenter leur chance
et de rechercher le moyen d'influencer Amaterasu. Comment amener le soleil
à éclairer de nouveau le monde, quel pouvoir permettra de
faire sortir la déesse de sa caverne ? Telle est la question centrale
de l'histoire. Trois objets sont utilisés, des objets importants
puisqu'ils sont restés jusqu'à nos jours les symboles du
pouvoir impérial au Japon. Examinons-les de plus près.
L'épée symbolise probablement la puissance de la force ou
de la violence, l'histoire de l'humanité montre que ces moyens
sont fréquemment utilisés pour s'emparer du pouvoir. Lorsqu'un
peuple est opprimé par ses dirigeants, prendre les armes semble
souvent la seule issue pour renverser le cours des choses. C'est pourquoi
tous les Etats contrôlent sévèrement l'usage de la
force et se réservent le droit de l'utiliser contre les citoyens
lorsqu'ils ne se soumettent pas aux autorités. Mais si la force
peut se révéler extrêmement utile pour conquérir
le pouvoir, elle comporte cependant plusieurs inconvénients. Dans
son ouvrage intitulé " Les nouveaux pouvoirs ", le sociologue
américain Alvin Toffler définit la violence comme un pouvoir
de basse qualité. Ceci parce qu'elle n'est pas un instrument suffisamment
souple : elle donne la possibilité de contraindre ou de punir,
pas de récompenser. Son usage permet de soumettre autrui, mais
entraîne souvent des désirs de revanche ou de vengeance.
Pour garder le pouvoir, il faut donc toujours rester plus fort que l'autre
et on entre alors dans une course sans fin. C'est peut-être la raison
pour laquelle les habitants du monde ont renoncé à utiliser
l'épée pour contraindre Amaterasu à sortir de sa
caverne. Quand on a affaire à la déesse du soleil en personne,
l'utilisation de la force comporte probablement plus de risques que d'avantages.
Pour parvenir à influencer un dieu, il faut employer un pouvoir
de qualité supérieure.
Les bijoux prévus comme offrande sont mentionnés un peu
plus longuement, la suite de la légende dans le Kojiki montre qu'Amaterasu
les a finalement acceptés et leur accorde une grande valeur. Ils
peuvent être considérés comme une représentation
de la richesse, une source de pouvoir largement reconnue. C'est probablement
celle qui est la plus visible et la plus recherchée dans les sociétés
dites développées. Contrairement à la violence, dont
l'usage individuel est sévèrement réprimé,
la richesse est présentée comme un objectif parfaitement
légitime, voire même primordial. " Enrichissez-vous
et vous contribuerez au bien-être du pays ! " lançait
le président Reagan aux citoyens américains dans les années
80. Le niveau de richesse est devenu un critère de jugement ou
de classification appliqué aussi bien pour les individus que pour
les Etats. La position d'une personne sur l'échelle sociale dépend
en grande partie de sa fortune, et la santé d'un pays se mesure
à son produit national brut. Dans une société basée
sur la consommation, le pouvoir d'acheter est valorisé plus que
tous les autres. Pouvoir d'achat. Une expression qui résume bien
le lien intime entre la richesse et le pouvoir. L'argent donne la possibilité
d'acheter. Acheter quoi ? Presque tout ! Il existe bien sûr des
lois et des règles morales sur ce qui peut être acheté
et sur la façon de le faire. Mais ces règles sont beaucoup
plus faciles à transgresser que celles qui concernent la violence.
Si vous avez beaucoup d'argent et peu de scrupules, vous pouvez acheter
aussi bien une usine, que l'appui de certains politiciens, des secrets
industriels et même des armes. Oui, l'argent peut acheter la violence.
Les deux sources de pouvoir sont parfois intimement liées. Avec
l'argent, on peut acquérir des fusils, des mitrailleuses ou des
missiles. Avec l'armement, on peut dévaliser une banque ou envahir
le pays voisin pour piller ses ressources. Il y a cependant une différence
essentielle entre ces deux outils : l'un est beaucoup plus souple à
utiliser que l'autre. Comme le fait remarquer Alvin Toffler, l'argent
permet de punir, mais aussi de récompenser et de motiver. Il peut
jouer le rôle de la carotte aussi bien que celui du bâton,
alors que la violence est limitée à la punition ou à
la contrainte. La richesse représente un pouvoir de qualité
supérieure parce qu'elle produit une soumission plus sûre
et plus durable. Celui que vous avez contraint à l'obéissance
par la force se rebellera dès qu'il en aura l'occasion. Mais celui
qui dépend de votre argent et à qui vous faites miroiter
toujours plus de richesses s'il vous sert correctement, celui-là
sera pour vous un allié beaucoup plus coopérant. La richesse
est aussi plus souple à employer parce que la société
tolère largement son utilisation comme outil de pouvoir, alors
que l'usage de la violence est sévèrement puni. Vous courez
donc beaucoup moins de risques si vous soumettez quelqu'un en le payant
plutôt que de le contraindre. Enfin, l'argent implique une relation
de partenariat. La personne que vous dominez devient en quelque sorte
votre associé, elle est embarquée par sa propre volonté
sur le même bateau que vous (car elle aurait pu refuser votre argent),
elle a donc intérêt à vous servir au mieux. La violence
produit des victimes qui rêvent de se venger, l'argent produit des
partenaires qui ont besoin de votre réussite.
La richesse semble être un outil de pouvoir aux nombreuses qualités
: souple, valorisée par la société, elle permet d'agir
sur de nombreux individus avec beaucoup moins de risques et d'inconvénients
que la violence. Pourtant, la légende d'Amaterasu nous dit qu'il
existe un pouvoir supérieur à celui de la richesse. Les
merveilleux bijoux offerts à la déesse n'ont pas permis
de la convaincre. L'objet décisif qui fait sortir Amaterasu de
sa caverne, celui qui symbolise la source de pouvoir la plus puissante
de toutes (puisqu'elle permet d'influencer un dieu), se trouve être
un simple miroir. Les légendes révèlent leurs messages
à travers des images, quelle fabuleuse source de pouvoir l'histoire
d'Amaterasu dévoile-t-elle en nous présentant le symbole
du miroir ? Pour le découvrir, il suffit de s'interroger sur la
fonction de cet objet. L'être humain est bâti de telle façon
qu'il lui est impossible de voir son propre visage. Pour savoir à
quoi il ressemble, il n'a que deux possibilités : demander à
quelqu'un d'autre ou utiliser un miroir. Le miroir est le moyen le plus
sûr d'obtenir une image objective. Il nous montre tels que nous
sommes et pas tels que nous voudrions être ou tels que les autres
nous voient. En nous renvoyant notre reflet, il nous apprend à
nous connaître et la légende affirme que cette connaissance
de soi constitue un pouvoir colossal. Quand Amaterasu s'est enfermée
dans sa caverne, les habitants du monde ont trouvé la seule façon
de l'amener à sortir. Au lieu d'exercer un pouvoir sur elle par
l'épée ou par les richesses, ils lui ont donné du
pouvoir. Grâce au miroir placé devant ses yeux, la déesse
a pu savoir qui elle était vraiment, elle a compris qu'il n'y avait
pas de dieu plus noble qu'elle et que son rôle n'était pas
de bouder au fond d'une caverne, mais d'éclairer le monde. Plus
loin dans la légende, Amaterasu confie le miroir à son petit-fils
qui va gouverner le monde des hommes, et elle lui dit : " Considère
cet objet comme mon âme et vénère le comme tu me vénères
". Ces paroles montrent bien qu'elle a su utiliser le miroir pour
regarder tout au fond d'elle-même, il lui a permis de prendre conscience
de la part la plus intime de sa personnalité, jusqu'à devenir
une image de son âme. Le miroir d'Amaterasu est l'outil qui permet
à chacun de partir à la découverte de son âme
pour savoir qui il est réellement.
" Connais-toi toi-même ", l'injonction n'est pas nouvelle.
Mais ce que nous dit le Kojiki, c'est que cette connaissance représente
aussi une fabuleuse source de pouvoir, bien plus puissante que la force
ou la richesse. Un pouvoir qui a donné aux sujets de la déesse
la possibilité d'échapper à leur triste sort et d'amener
le soleil à briller de nouveau. Au lieu de penser que seuls les
dirigeants ou les chefs d'Etat ont les moyens d'influencer le destin de
la planète, nous pouvons agir comme les hommes de la légende.
C'est en plaçant le miroir d'Amaterasu devant nos yeux et devant
ceux des autres que nous découvrirons le pouvoir de changer le
monde.
Commander
Retour
|