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Le pouvoir du miroir
Chapitre III : les tyrans intérieurs (extrait)
Le texte ci-dessous est un extrait du livre " Le pouvoir du miroir
" par Daniel Cordonier, paru aux Editions Georg (2ème édition
1999). Ce texte est soumis à la législation internationale
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LE MASQUE QUI PARLE
Dès le début du XXe siècle, la publication des
premiers ouvrages de Freud a suscité l'intérêt de
certains médecins. Une société internationale de
psychanalyse a été fondée qui réunissait ses
membres au moins une fois par an. Sur la photo de famille prise lors du
congrès international de Weimar en 1911, on distingue un homme
d'une trentaine d'années. Son visage est orné d'une fine
moustache et il porte des lunettes rondes derrière lesquelles on
devine un regard vif et attentif. Cet homme s'appelle Carl Gustav Jung,
il est né en 1875 dans le petit village suisse de Kesswill en Thurgovie.
Fils d'un pasteur, il a suivi ses études secondaires dans un collège
de Bâle, près des frontières allemande et française.
C'est également dans cette ville qu'il a effectué ses études
de médecine et choisi de se spécialiser en psychiatrie.
Il avait longtemps hésité sur son orientation et s'était
intéressé tout d'abord au métier de géologue,
mais c'est finalement vers les profondeurs de l'esprit humain et non vers
les entrailles de la terre qu'il va diriger ses investigations. En 1900,
il est entré comme assistant au Burghölzli, l'hôpital
psychiatrique de Zürich. Eugène Bleuler, le directeur de cet
établissement, utilise une méthode originale pour ses recherches
sur les maladies mentales : il analyse les associations verbales. Il s'agit
de lire un par un au patient une centaine de mots auxquels il doit répondre
le plus vite possible par d'autres mots qui lui viennent à l'esprit.
Le jeune assistant est passionné par ces expériences. Il
constate que parfois les patients ne parviennent pas à répondre
à certains mots ou mettent un temps nettement plus long pour trouver
une réponse. Le plus intéressant est que ces réactions
semblent indépendantes de leur volonté. Pour Jung, cela
signifie que des noyaux autonomes porteurs d'une charge émotionnelle
existent en dehors de la conscience. Ce sont ces noyaux (il les appellera
des complexes) qui bloquent parfois les associations lorsque les mots
touchent une zone sensible dans l'inconscient des malades.
Quand il lit en 1906 les premiers ouvrages de Freud, Jung est immédiatement
convaincu. Ses propres expériences mettent en évidence les
forces inconscientes décrites par le médecin viennois. Les
deux hommes se rencontrent et deviennent amis. Jung est rapidement considéré
comme l'élève le plus brillant et le successeur désigné
de Freud, mais cette amitié ne durera pas. Dès 1912 apparaissent
les premières tensions, les deux explorateurs ne sont plus d'accord
sur la géographie du nouveau continent qu'ils étudient.
La rupture définitive interviendra en 1914, Jung quittera la société
internationale de psychanalyse et fondera sa propre école. Pourquoi
ce divorce ? Principalement parce que Jung estime qu'il existe d'autres
personnages dans notre univers mental. Le petit enfant et le policier
ne sont pas seuls et leur antagonisme n'explique pas tout. Selon le psychiatre
suisse, des forces encore plus primordiales se trouvent dans la couche
la plus profonde de notre univers intérieur, celle qui rassemble
les éléments fondamentaux communs à toute l'humanité
et qu'il a nommée l'inconscient collectif. Dans cette couche souterraine
règnent les archétypes qui représentent en quelque
sorte la contrepartie psychologique des instincts. L'instinct est une
caractéristique héréditaire commune à toute
l'espèce. Les animaux sont presque complètement dominés
par leurs instincts, ils n'ont pas d'autre choix que d'obéir à
ces comportements réflexes pour lesquels ils sont programmés.
Se nourrir, s'accoupler, attaquer, fuir, migrer sont des conduites automatiques
déclenchées dans certaines circonstances et auxquelles ils
ne peuvent que se soumettre. Des instincts identiques ou voisins existent
chez les humains, mais ces derniers peuvent parfois s'y opposer par leur
volonté.
Jung décrit les archétypes comme des sortes d'instincts
inconscients de type psychologique, ils sont communs à toute l'humanité
et peuvent parfois prendre le pouvoir chez l'individu et le soumettre
complètement à leur emprise. C'est en plongeant volontairement
au plus profond de son inconscient pendant plusieurs années (entre
1913 et 1916 ) que le chercheur zürichois a pu mettre à jour
l'existence de ces archétypes et leurs relations avec la conscience.
Lui aussi a utilisé le miroir d'Amaterasu pour y discerner les
figures les plus fondamentales de notre univers intérieur. Selon
Jung, l'exploration de notre inconscient ressemble à un cheminement
durant lequel nous rencontrons différents personnages. Au bout
du chemin se trouve un archétype qu'il a nommé le soi, symbole
d'union et de totalité. En caricaturant, on pourrait dire qu'il
s'agit de la part de sagesse divine enfouie au fond de nous, un rayon
de lumière qui nous dépasse et nous englobe tout à
la fois. Le psychiatre suisse était convaincu que le but ultime
de toute exploration intérieure était d'entrer en contact
avec le soi et que ce contact pouvait radicalement transformer notre vie.
Mais le chemin pour y parvenir est extrêmement long et semé
d'embûches. Nous allons nous limiter ici à en décrire
les étapes initiales, car elles sont indispensables pour prendre
le pouvoir sur les forces qui nous manipulent.
D'après l'ancien disciple de Freud, l'un des premiers archétypes
que l'on rencontre sur la piste qui mène au plus profond de nous-mêmes
se nomme la persona. La persona était le nom donné au masque
que les acteurs du théâtre antique portaient sur leur visage
lors des représentations. Il faisait résonner leur voix
(per-sonare) et donnait au public la possibilité de reconnaître
leur rôle. La persona représente donc notre masque social,
le visage que nous montrons aux autres, celui qui nous permet d'entrer
en communication avec eux et qui les aide à nous identifier. Mais
le plus souvent, nous ne nous rendons pas vraiment compte que nous portons
ce masque. Ce qui fait dire à Jung que " la persona est ce
que quelqu'un n'est pas en réalité, mais ce que lui-même
et les autres pensent qu'il est ".
La persona comporte un aspect utile et positif. Il est souvent dangereux
de se mettre complètement à nu devant autrui, chacun a besoin
de conserver un jardin secret qui soit à l'abri des demandes, des
jugements et des pressions sociales. Le masque nous aide à préserver
la part la plus intime de nous-mêmes tout en établissant
des relations avec les autres de manière à pouvoir vivre
en société. Il s'agit en quelque sorte d'un intermédiaire
entre l'extérieur et notre intérieur le plus confidentiel,
un médiateur qui nous permet d'entrer dans le réseau des
interactions sociales et de remplir notre rôle dans la communauté
humaine. Mais de graves problèmes surgissent si l'on ne se rend
pas compte que ce masque existe, le risque est alors très grand
de ne plus faire la différence entre notre rôle social et
notre véritable personnalité. C'est ce qui arrive à
la plupart des gens, ils s'identifient totalement avec leur masque, oubliant
que celui-ci n'est qu'un outil qui devrait être à leur service.
La persona prend alors le pouvoir et c'est elle qui dicte ses volontés.
Les individus prisonniers de ce tyran intérieur ne sont plus que
des coquilles vides, leur unique souci est de se conformer à l'image
qu'ils donnent d'eux-mêmes. Sans qu'ils s'en aperçoivent,
leur personnalité profonde est dévorée par le masque
et ils deviennent incapables de prendre librement leurs décisions.
Toutes leurs actions répondent au même objectif : garder
intact le portrait qu'ils offrent aux autres, ne pas remettre en question
la vision qu'ils ont d'eux-mêmes.
Selon un schéma que nous commençons à connaître,
lorsqu'un dictateur intérieur a pris le pouvoir, les manipulateurs
extérieurs peuvent beaucoup plus facilement exercer leur emprise
sur l'individu. Les personnes prisonnières de leur masque sont
extrêmement vulnérables à la pression sociale. Elles
se conforment totalement au rôle qui leur est assigné car
c'est seulement à travers le regard des autres qu'elles parviennent
à se forger une identité. Nous avons dit au chapitre précédent
que pour changer le monde, nous devons être libres de nos choix
dans trois domaines principaux : notre façon d'acheter, nos actions
en tant que citoyens et notre manière de nous comporter avec nos
proches. Les individus dominés par la persona sont incapables de
prendre des décisions autonomes dans ces domaines. Ils seront facilement
manipulés par certaines publicités ou certaines modes, auront
des idées politiques immuables et se comporteront avec leurs proches
(notamment en famille et au travail) selon le rôle qui leur aura
été attribué par leur milieu.
On peut évidemment rétorquer que cela n'est pas dramatique,
et que quelqu'un qui se conforme à l'image que les autres ont de
lui contribue à la stabilité de la société.
Cela est probablement vrai, mais le problème, c'est que parfois
la société a tort. Celui qui est prisonnier du rôle
qu'il joue ne pourra pas s'en rendre compte et n'aura donc aucune chance
de faire évoluer les choses. Surtout, il aura abdiqué son
individualité et sa responsabilité personnelle, il ne sera
plus qu'un pantin au comportement programmé. Cette perte de responsabilité
représente le piège le plus dangereux lié à
la domination de la persona. Lorsque le masque a pris le pouvoir, l'individu
joue fidèlement le scénario écrit pour lui sans se
demander si ses actes sont bons ou mauvais, ce qui compte c'est simplement
qu'ils soient conformes à son personnage. C'est grâce à
ce mécanisme que les dictatures peuvent perpétuer leur pouvoir.
La majorité de ceux qui obéissent aux ordres d'un dictateur
le font parce qu'ils sont convaincus que tel est leur rôle. Ils
sont capables de participer aux pires injustices sans se poser de questions,
du moment qu'ils ont l'impression de remplir leur devoir. Pour s'opposer
à des ordres criminels, il faut non seulement du courage, mais
aussi la capacité de faire la différence entre ce que nous
sommes vraiment et ce qu'est notre masque. Les hommes qui y parviennent
méritent notre plus grande admiration.
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