Le pouvoir du miroir
Chapitre III : les tyrans intérieurs (extrait)

Le texte ci-dessous est un extrait du livre " Le pouvoir du miroir " par Daniel Cordonier, paru aux Editions Georg (2ème édition 1999). Ce texte est soumis à la législation internationale sur le copyright. Il est destiné à une utilisation personnelle et ne peut être distribué, traduit ou diffusé sans l'autorisation de l'éditeur. En consultant ce fichier, vous acceptez de respecter ces limitations d'utilisation.


LE PETIT ENFANT ET LE POLICIER

Le plus célèbre des explorateurs de notre géographie mentale est né le 6 mai 1856 à Freiberg, une petite ville de Moravie. Son père était un négociant en laine juif qui venait de se marier pour la troisième fois, sa mère avait à peine une vingtaine d'années. Alors que le petit Sigmund était âgé de 4 ans, la famille Freud déménagea à Vienne. Sigmund Freud deviendra citoyen d'honneur de cette ville 74 ans plus tard et ne la quittera qu'un an avant sa mort pour échapper aux persécutions nazies.
Après des études secondaires sans histoires, Freud s'inscrit à 17 ans en Faculté de médecine. Il obtient son titre de docteur et se spécialise dans le domaine des maladies nerveuses. En 1885, il bénéficie d'une bourse pour aller à Paris suivre les cours du professeur Charcot qui soigne par l'hypnose les femmes souffrant d'hystérie. Freud est fasciné par les questions que pose ce mal mystérieux. Ses travaux sur l'hystérie vont le convaincre que des forces inconscientes peuvent exister dans l'esprit humain et déclencher des symptômes parfois spectaculaires. Mais quelles sont ces forces, d'où viennent-elles et comment agissent-elles ? Pour répondre à ces interrogations, le jeune médecin viennois va non seulement étudier les cas de ses patients mais aussi explorer son propre univers intérieur. En 1896, son père meurt. Ce décès va le jeter dans un grand désarroi et provoquer la réapparition de souvenirs, de sentiments et d'émotions enfouis depuis son enfance. Il décide d'analyser en profondeur les manifestations de son psychisme et particulièrement les rêves intenses et significatifs qui surgissent durant cette période. Freud a saisi le miroir d'Amaterasu et tente d'y apercevoir ce qui se passe dans les profondeurs de son âme. La quête s'avérera fructueuse, et quelques années plus tard il publiera ses premières théories sur la nature de l'inconscient. Elles vont donner naissance à la psychanalyse et révolutionner complètement les sciences humaines. Sigmund Freud sera célébré comme l'un des plus grands penseurs du XXème siècle.
Jusqu'à sa mort en 1939, Freud n'a pas cessé d'affiner et de revoir ses hypothèses sur le fonctionnement des forces inconscientes, il a publié plusieurs dizaines d'ouvrages pour expliquer ses théories. Ses disciples ont poursuivi et enrichi son oeuvre et peu à peu le jargon de la psychanalyse a pris sa place dans les dictionnaires. Des concepts tels que libido, refoulement, complexe d'Oedipe sont à présent connus d'un large public. Cependant, les multiples élaborations théoriques de Freud et de ses élèves ont aussi abouti à un labyrinthe de conceptions, de modèles et de notions dans lequel il n'est pas toujours facile de se retrouver. Le grand public n'en a généralement retenu qu'une caricature simpliste. De leur côté, les spécialistes se querellent sur des détails de terminologie ou d'interprétation. Les uns et les autres oublient souvent l'apport fondamental de Sigmund Freud, ils ne voient pas l'importance essentielle de la première balise qu'il a posée sur le chemin de l'exploration intérieure. Ce premier jalon est simple mais capital : ce que Freud a découvert dans le miroir d'Amaterasu, c'est qu'au fond de chacun d'entre nous, que nous soyons des adolescents ou des vieillards, des ouvriers ou des P.D.G., un petit enfant doué d'une puissance phénoménale cherche à notre insu à nous gouverner.

Dans toutes les communautés humaines, on admet chez les très jeunes enfants des comportements qui ne sont plus tolérés chez les adultes. Les tout petits pleurent à tout moment, hurlent de rage quand ils n'obtiennent pas ce qu'ils désirent, brisent leurs jouets, frappent parfois leurs frères et soeurs et même leurs parents. Peu à peu, on leur apprend que cela ne se fait pas et on leur inculque les règles de la vie en société. Arrive l'âge de raison : les enfants font la différence entre ce qui est permis et ce qui est interdit, ce qui est bien et ce qui est mal ; ils savent respecter les lois dictées par la culture dans laquelle ils vivent. Quelques transgressions sont encore admises à l'adolescence (il faut bien que jeunesse se passe), puis l'on devient un adulte. A part certains excentriques ou certains cas sociaux, les adultes sont sérieux, raisonnables, maîtres d'eux-mêmes, conscients de leurs obligations. Ils ont laissé derrière eux les enfantillages de leur jeunesse, sont capables de prendre des décisions de manière autonome et savent faire front avec compétence aux problèmes de l'existence. Voilà l'image que la plupart des gens ont d'eux-mêmes, notamment lorsqu'ils exercent des responsabilités à un niveau ou à un autre.
Le grand mérite de Freud est d'avoir montré que cette vision est incomplète. Certes, nous avons développé toutes ces capacités, mais celles-ci concernent notre personnalité et nos pensées conscientes. Dans notre inconscient, le petit enfant égoïste et amoral est toujours présent, il représente même l'une des forces fondamentales qui habitent l'âme humaine. Cette force agit sans que nous nous en rendions compte, elle peut prendre le pouvoir et devenir l'un de nos tyrans intérieurs. Ceci ne veut pas dire que l'adulte qui en est l'esclave va se mettre à agir comme un bambin. Il aura au contraire l'impression de prendre ses décisions de façon mûrement réfléchie et sera capable de les expliquer de façon parfaitement rationnelle, mais en réalité c'est le petit enfant caché au fond de lui qui aura dicté ses choix à sa place. Ce petit enfant, Freud l'appelait le ça. Il le décrivait comme un amalgame de toutes les tendances qui avaient été refoulées dans la prime enfance parce que socialement interdites (agressivité, sexualité), mais aussi comme le réservoir des pulsions fondamentales qui gouvernent la vie, un torrent impétueux, aveugle et chaotique, rebelle à toute contrainte. Le ça possède donc une énergie et une puissance considérables. Il ignore l'écoulement du temps, les jugements de valeur ou la morale, la seule loi qui le gouverne est le principe de plaisir. Comme un petit enfant égoïste, il exige la satisfaction immédiate de ses envies, quelles qu'en soient les conséquences.
Si cet enfant tapi au fond de nous tout bouillant de désirs est si puissant, comment se fait-il que nous soyons capables de nous comporter de manière civilisée ? Pourquoi ne passons-nous pas nos journées à décharger notre agressivité ou à satisfaire nos besoins primitifs ? Simplement, répond Freud, parce qu'une force opposée tout aussi influente barre la route aux revendications du ça. Cette force est également inconsciente, nous ne nous apercevons pas plus de sa présence que de celle du petit enfant, mais elle a un visage très différent. On pourrait la représenter sous les traits d'un policier d'une extrême sévérité, obstiné et impitoyable, dont l'unique passion serait de faire respecter la loi. Freud l'appelle le surmoi. Ce policier n'entre en scène qu'après quelques années, il représente l'intériorisation de tous les interdits imposés par les parents et plus largement par la société. Il est souvent associé à l'image du père qui dit à l'enfant ce qui est bien ou mal et punit les comportements inadéquats. Pour le surmoi, seul compte le respect de la loi. Comme toutes les forces inconscientes, il est rigide et inexorable, il punit toute infraction par une dose importante d'angoisse ou de culpabilité.

Au fond de nous se joue donc à notre insu un combat titanesque entre deux forces contraires. Les exigences parfois brutales et immorales du petit enfant sont inadmissibles pour le policier sévère, elles violent les lois qu'il a édictées. Plus l'enfant va hurler ses désirs, plus le policier deviendra menaçant. Le moi (qui contient l'ensemble de nos pensées et de nos actes conscients) est pris en tenaille entre ces deux forces aux objectifs contradictoires. Comment faire pour ne pas être submergé ? La seule solution qui soit véritablement efficace est le dialogue. Il faut écouter à la fois le petit enfant et le policier sévère, reconnaître qu'ils forment une part de nous-mêmes et tenter de comprendre leurs revendications. En prenant conscience de la nature de ces puissances intérieures, il devient possible de transformer les rapports que nous entretenons avec elles et d'aménager une cohabitation plus harmonieuse.
Mais cette solution demande que l'on admette l'existence de ces forces qui agissent en nous. La plupart des gens préfèrent croire qu'ils sont les seuls maîtres à bord, ils trouvent donc les moyens de faire la sourde oreille aux cris du petit enfant. Ces moyens, Freud les a appelés mécanismes de défense. Ils se mettent en place de façon automatique et permettent à la grande majorité des individus de vivre en ignorant ce qui se passe au fond d'eux-mêmes. La fonction de ces mécanismes est d'étouffer les appels du petit enfant ou d'en établir une version déformée, de manière à ce qu'ils puissent s'exprimer dans le moi conscient sans encourir les foudres du policier. Tout se passe bien si le conflit entre l'enfant et le policier n'est pas trop important. Mais plus la pression monte, plus les mécanismes de défense deviennent rigides et autoritaires afin de contrôler la situation. Dans les cas extrêmes, au lieu de jouer leur rôle protecteur, ils prennent carrément le pouvoir et dictent leur loi au moi. Un peu comme une armée qui devrait protéger le gouvernement d'un pays, mais qui déciderait qu'elle doit renverser ce gouvernement pour défendre efficacement la nation. La seule différence, c'est qu'un coup d'état militaire se remarque, alors que la prise de pouvoir par les processus inconscients passe souvent inaperçue. Un grand nombre de personnes qui sont esclaves de ces mécanismes ne s'en rendent absolument pas compte.

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